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Le temps où je vivais commis de bas étage, par rimesordide
Littérature > Prose
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J’ai marché dans bien des villes, ai vu bon nombre de rues, de passage, toujours, pour quelques heures ou une nuit. C’était du temps où je travaillais comme un laquais typique. J’occupais un poste vague dont j’ignorais l’intitulé. Toujours est-il que je remplissais certaines fonctions de porteur. J’étais en somme un voyageur, je portais des paquets au contenu mystérieux, bien souvent ficelés, mais dont je n’avais cure. J’étais vêtu d’un costume comme d’une marque de soumission, ainsi l’on pouvait voir de qui j’étais l’idiot. Dans le train j’étais pris pour un groom ou un agent des chemins de fer. Le trajet durait des heures, jamais banal ni ennuyeux. Je sentais sourdre en moi au contact de mes pairs un ruisseau débordant de bonheur et de paix. Je pensais découvrir le secret de la vie. De discussions ordinaires avec les barmaids je dressais des tableaux pleins de fougue et de charme. Et je renouvelais tournée après tournée ces expériences humaines comme un enfant en joie. J’étais riche de paroles, riche des gens à mes côtés, je pensais certainement faire partie du fatras – café , jeu de hasard, vêtaient dans la grisaille des parures de roi. Arrivé à destination, je prenais possession de la chambre d’hôtel qu’on m’avait réservée. La chambre était miteuse la plupart du temps, pourtant c’était une source d’émerveillement dont l’origine m’échappait. Une joie puérile m’étreignait lorsque je vidais mes poches. Je m’asseyais un instant à la table carrée et regardais couler la rue qui m’attendait. Je sentais une force étrange, un large sourire inondait mon visage. Et je pouvais pleurer, de joie ou de chagrin, en regardant un chien, une ombre d’ouvrier, un commerçant fermer boutique, ou la pluie scintiller dans des flaques de Népal offertes à mes jeux. Je me disais : « je suis vivant, je suis la force de l’homme – je la sens dans mon corps. Je pourrais bien porter d’autres paquets que ceux-là ». Alors je sortais, pour marcher par les rues de cette ville où j’avais échoué. Je voyais ces rues pour la première fois, pourtant je marchais d’un pas assuré comme si je les avais toujours connues. Je retenais aisément par où je passais, une carte prenait forme à l’intérieur de ma tête. Je marchais comme un homme parmi d’autres, mais aucun ne savait combien j’étais heureux. Des pensées surgissaient, tourbillonnaient dans ma tête, alors je m’arrêtais quelques instant pour les noter. Je sortais un crayon de ma poche, ainsi qu’un bout de papier que j’avais toujours sur moi, j’écrivais quelques mots puis mordillais mon crayon. En repartant j’avais ce goût de bois vernis en bouche. Que j’étais fébrile ! Comme je tremblais ! Je savais que ces phrases provenaient de ma force, et ma force gonflait dans ma poitrine. Je m’asseyais un moment à la tombée de la nuit, sur un banc, ou à même le sol. Je humais l’air, la terre autour de moi, l’odeur des arbres et des feuilles, et je pensais : « je suis libre, perdu, égaré je me complais, solitaire et sans attaches. C’est ma jeunesse, je le sens, qui se défait sans bruit, peut-être est-il possible de ne jamais apprendre. Je ne veux rien connaître pour découvrir sans cesse, ne voir qu’avec des yeux innocents et naïfs. Je souhaite demeurer dans tous les lieux de toutes les villes, vivre au gré de mes pas, et suivre mes rêves où ils iront se cacher. »
Date d'envoi : 16 mar. 2008 (12:44)
Dernière modification : 31 mar. 2008 (13:34)
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